• Toujours dans la veine des livres pour enfant, Claudine de Lyon est un autre livre de la collection Castor poche.

     

    En suivant la trame

    Les illustrations étaient signées Yves Beaujard, et en reparcourant le livre, je m’aperçois que les nattes qui bordaient le visage pointu de Claudine et la tête expressive de M.Boichon son père m’ont plus marquées que je ne le soupçonnais. Claudine est donc fille de canuts vers 1880, elle travaille depuis ses 6 ans sur un métier à tisser dans l’appartement familial.

    «  Claudine se passe de l’eau sur la figure, enfile sa blouse noire et saute sur sa banquette. Le gros rouleau sur lequel s’enroule le tissu presse son estomac. A onze ans, elle a déjà le dos voûté des canuts, car elle doit se pencher pour lancer la navette. L’un après l’autre, ses pieds poussent sur les pédales. Comme chaque matin, dès le petit jour, Claudine se met à tisser. »

    Les poumons abimés par la bourre de soie, elle est envoyée quelques mois au bon air de la campagne. Elle y apprend à dessiner et prend conscience qu’elle peut mettre à profit sa force de caractère en exprimant la façon dont elle entrevoit la valorisation de la production de tissu dans laquelle elle a toujours baigné :

    « Claudine voudrait dire à son père : «  Un jour, je créerai des vêtements dans de très beaux tissus. Du travail, les vrais canuts en auront toujours. » Mais son rêve est si fragile, si lointain, et son père a l’air si dur, si peu disposé à l’écouter qu’elle n’ose pas en parler. Alors elle dit doucement :
    - Il est beau ton satin, papa.
    - Je le sais bien qu’il est beau. Mais maintenant, il leur faut du pas cher, du tape-à-l’œil, du vite fait. En usine, ils te mélangent de la laine et de la soie. Ils te font des guenilles sur leurs métiers. Ils te le vendent au poids dans les bazars de Paris. Ils veulent tous du nouveau, toujours, de toutes les couleurs. Le beau façonné de chez Boichon, il n’habille pas beaucoup de monde. Aujourd’hui, voilà, tous le monde veut s’habiller comme ceux qui ont beaucoup d’argent. Et c’est le règne du torchon. Ils appellent ça de la soie… Ici, tout va mourir ! »

    Elle découvre avec intérêt la manière dont se diffuse et se vend la mode, à l’occasion d’une visite à la sauvette dans un magasin de nouveautés :

    « Nos pantoufles de soie viennent de Chine, lui dit une vendeuse. De même que ces brûle-parfum. Claudine examine les pantoufles. Ce n’est vraiment pas de la belle soie. (Le tissage présente de nombreux défauts.) Et le dessin n’est même pas régulier. Puisqu’ici tout le monde a l’air de faire ce qu’il veut, Claudine fait remarquer :
    - Il y a des tas de griffures sur vos pantoufles. Et cette soie, elle est mal tissée.
    - Mais elles viennent de Chine.
    - Et alors ? A la Croix-Rousse, on fait mieux.
    La vendeuse n’a pas bien compris ce que veut dire Claudine. Mais avant tout, elle se doit d’être aimable et de ne pas contrarier ses clientes. Alors, avec un sourire très gracieux, elle répond :
    - Vous avez tout à fait raison. » […]
    J’ai rudement bien fait de venir ! se dit Claudine. Papa peut rester dans sa Croix-Rousse. C’est dépassé, ce qu’il tisse. Ses soies, elles ne se vendront plus. Ce n’est plus ce que les gens veulent. Moi, je vais créer des robes qui se vendront aux Deux Passages. Papa tisse des merveilles qui coûtent trop cher. Presque personne peut les acheter. Et plus ça ira, moins les gens pourront les acheter. Moi, je veux vivre dans le monde d’aujourd’hui. »

    Le roman introduit des notions de classe et de condition à un public enfantin, ainsi que des repères historiques (la loi de Jules Ferry vient d’être adoptée et le père de Claudine passe trois jours en prison parce qu’il refuse de perdre une main d’œuvre précieuse en laissant sa fille aller à l’école). Claudine prend conscience du poids et de l’emprunte de son milieu sur elle :

    « - Et dire que tu n’as que des guenilles à te mettre sur le dos ! Ne crois-tu pas que tu rêves, ma Claudine ?
    « Ma » Claudine ! Elle a bien entendu ! C’est la première fois que son père l’appelle ainsi.
    - Bien sûr que je rêve, mais si on ne rêve pas, on ne réalise rien.
    - Est-ce que tu penses que je n’ai rien fait, moi, dans ma vie ?
    Claudine pose sa main sur celle de son père. Ce contact est si étrange qu’elle se sent maladroite.
    - Comment est-ce que je pourrais dire ça ! … Seulement, tous les mètres de tissus merveilleux que tu as tissés dans ta vie, personne ne sait que c’est toi qui les as réalisés. Je les imagine, ces tissus, sur des fauteuils de château, en rideaux voilant de larges fenêtres, sur les épaules de riches dames couvertes de bijoux, autour du cou de beaux messieurs se rendant à l’Opéra, sur le dos de jolies jeunes filles rougissantes cherchant leur futur mari à leur premier bal.
    - Tu ne veux pas de mari, toi ?
    - Je ne veux pas, je ne veux pas…
    Claudine se tait soudain. Elle n’ose pas ajouter : « Je ne veux pas rester à la maison pendant que mon mari ira boire au café ou jouer aux boules. Je ne veux pas être au service d’un homme. Je ne veux pas travailler autant et être moins payée que lui. »

     

    Claudine dessine

    Claudine a le pouvoir imaginaire de vêtir tout le monde, et réussira à en faire son métier. Mais même lorsque ses visions prennent forme sur une amie plus fortunée, elle découvre que la reconnaissance n’est pas forcément au rendez-vous :

    « Claudine n’est pas très intéressée par Gaston Bianchini-Ferrier. Mais elle veut savoir quelle Juliette portait :
    - Celle que ma couturière a faite d’après ton dessin.
    - La blanche et rose ?
    - Oui, la blanche et rose. Tout le monde m’a trouvée très jolie.
    - Est-ce que tu as dit que c’était moi qui l’avais dessinée ?
    - Personne ne m’a rien demandé.
    - Personne ?
    - Non, personne évidemment. Dans une soirée on ne s’inquiète pas de ce genre de chose.
    Claudine pense à son père, à Joanny, à Nizier Véron et à tous les canuts. Tant de coups de navette, tant d’heures patientes à créer, millimètre par millimètre, de merveilleux tissus, et personne ne sait les noms de ceux qui les ont fabriqués. Et Claudine se rend soudain compte de sa place. Elle n’en est qu’au tout début de sa carrière et de ses espoirs. Même Juliette, son amie, ne se donne pas la peine de dire que c’est elle, Claudine Boichon qui a créé sa robe. Combien d’années faudra-t-il avant que quelqu’un demande : « D’où vient cette robe ? »
    Claudine dit à Juliette :
    - Toi au moins tu étais contente de ma robe, non ? Est-ce que ta couturière avait bien mis un ruban autour de l’encolure, avec le nœud sur le côté ? Et, dans le bas, les deux gros nœuds étaient-ils exactement comme je te l’ai dit ? D’un ton plus sombre que la ceinture. Tu te souviens, je t’avais proposé des dégradés de rose, du plus clair au plus sombre.
    - Exactement. J’étais parfaite.
    - Eh bien, tant mieux.
    - Si tu la veux, je te la donne, ma robe. On est presque de la même taille. Je crois que je ne vais jamais la remettre.
    - Je t’ai déjà dit non là-dessus. Tout cela n’est pas pour moi. »


    2 commentaires
  • J'avais huit ans quand j'ai lu pour la première fois ce roman 'pour la jeunesse', à l'époque ça représentait un pavé ! C'est une vraie Madeleine que j'ai relue plusieurs fois, en me souvenant des mots que je ne connaissais pas encore et au sens que je leur attribuais alors, aux illustrations d'Akos Szabo qui ponctuaient le livre et semblaient avoir été des portraits faits sur le vif, et en savourant la caractérisation des personnages, notamment celle faite au travers de la description de leurs vêtements. On est en temps de guerre (de Sécession), le père est au front, et suite à un revers de fortune la famille March a du réduire son train de vie.

    Mme March se retrouve à la tête de la petite famille : " Toutes se retournèrent pour accueillir une grande femme au visage maternel. Ses yeux disaient : Que puis-je faire pour vous aider ? Vêtue sans recherche, c'était une femme pleine de noblesse et avec son manteau gris, son capuchon démodé, ses filles la trouvaient la mère la plus belle du monde."

     

    Les quatre filles

     

    Le passage où les deux aînées sont invitées à une réception pour le nouvel an est l'occcasion de marquer la différence entre elles :

    "Maman nous permet d'y aller, Jo, mais qu'allons-nous mettre ?
    - A quoi bon le demander ? Tu le sais bien. Nos robes de popeline, puisque nous n'en avons pas d'autres, répondit Jo, la bouche pleine.
    - Si seulement j'avais une robe de soie, soupira Meg. Maman a dit que j'en aurai peut-être une quand j'aurais dix-huit ans. C'est long, deux ans à attendre.
    - Je suis sûre que nos robes de popeline ont l'air d'être en soie, et elles nous suffisent. La tienne est comme neuve, mais j'y pense, la mienne est déchirée et brûlée. Qu'est-ce que je vais faire ? La brûlure se voit beaucoup et il est impossible de la supprimer.
    - Tu resteras assise, le dos tourné au mur; le devant est impeccable. Je mettrai un nouveau ruban dans mes cheveux et maman me prêtera sa petite épingle avec une perle. Mes nouvelles chaussures sont ravissantes et mes gants iront.
    - Les miens sont tachés de citronnade, mais comme je ne peux en avoir d'autres, je m'en passerai, dit Jo, qui ne se tracassait jamais beaucoup pour sa toilette.
    - Il faut que tu aies des gants ou je ne vais pas avec toi, s'écria Meg, d'un ton sans réplique, les gants sont plus importants que tout le reste; j'aurais honte si tu n'en avais pas.
    - Eh bien je resterai où je suis !
    - Tu ne peux pas en demander des neufs à maman, ils sont trop chers, et tu es si peu soigneuse. Quand tu as abîmé ceux-ci cet hiver, elle a dit que tu n'en aurais pas d'autres. Est-ce qu'ils ne peuvent vraiment aller ?
    - Je peux les tenir froissés dans ma main, et personne ne verra qu'ils sont tachés; c'est tout ce que je peux faire ! Non, je vais te dire comment nous allons nous en tirer. Chacune en portera un bon et un mauvais, tu comprend ?
    - Tes mains sont plus grandes que les miennes et tu vas les étirer horriblement, commença Meg, qui tenait beaucoup à ses gants.
    - Eh bien, je m'en passerai. Je me moque de ce qu'on peut penser de moi, s'écria Jo en reprenant son livre.
    - Attends, je vais te le prêter bien sûr ! Mais ne le tache pas, et tiens toi bien. Ne cache pas tes mains derrière ton dos, ne dévisage pas les gens, et ne te mets pas à crier : "Nom d'une pipe !" C'est promis ?
    - Ne t'inquiète pas. Je serai aussi correcte que possible et je ne ferai pas de bêtises. maintenant, va répondre à l'invitation, et laisse-moi finir cette histoire merveilleuse."

    Quelques cheveux brûlés plus tard :
    «  Après quelques autres mésaventures moins graves, Meg fut prête, et grâce aux efforts conjugués de toute la famille, Jo réussit à être coiffée et habillée.
    Elles étaient charmantes dans leur simplicité. Meg avait une robe de popeline gris argent avec une ceinture de velours bleu, un col et des manchettes de dentelle et l’épingle avec une perle de sa mère ; Jo avait revêtu une robe noisette ornée d’un petit col de linon raide, assez masculin, et pour seul ornement un chrysanthème blanc. Les souliers à talons de Meg étaient trop étroits et la faisaient souffrir mais elle ne voulait pas l’avouer. Quant à Jo, les dix-neuf épingles qui retenaient ses cheveux lui semblaient toutes enfoncées dans son crâne. Il faut souffrir pour être belle !
    « Amusez-vous bien mes chéries, dit Mme March. Ne mangez pas trop au souper et revenez à onze heures quand j’enverrai Hannah vous chercher. »
    Comme la porte retombait derrière elles, une voix cria d’une fenêtre :
    « Mes enfants, mes enfants, avez-vous pris de jolis mouchoirs ?
    - Oui, oui, superbes, et Meg a mis de l’eau de Cologne sur le sien », s’écria Jo.
    Puis elles partirent et Jo ajouta en riant :
    « Je crois que vraiment que maman nous poserait cette question au milieu d’un tremblement de terre.
    - Cela fait partie de ses façons aristocratiques, et c’est bien normal, car on reconnaît toujours une vraie dame à ses chaussures, ses gants et son mouchoir », répliqua Meg, qui partageait elle aussi les goûts de sa mère à ce sujet. »

    Cette incompréhension n'empêche pas Jo de chérir les accessoires qui lui permettent de se travestir dans les pièces de théâtre qui meublent les après-midi des quatre soeurs : " Aucun homme n'étant admis, Jo jouait les rôles masculins pour son plus vif plaisir, et portait avec satisfaction une paire de bottes de cuir fauve données par une amie. Ces bottes, plus un vieux fleuret, et un pourpoint à crevés, étaient les plus grands trésors de Jo, et apparaissaient en toutes occasions."

    Amy, la plus jeune, est quant à elle caractérisée par sa coquetterie : "elle avait beaucoup d'amies. Elle risquait même d'être trop gâtée, car tous la cajolaient. Sa vanité grandissait, tempérée toutefois par la nécessité de porter les affaires de sa cousine. Or la mère de Florence avait un goût qu'Amy n'appréciait pas du tout."

     

                   Polly                 Raton


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  • ...et habillée.

    Chrisiane a 12 ans. "Je me fais une frange aux ciseaux à ongles, je me coiffe sur le côté. Je m'occupe beaucoup de mes cheveux parce qu'on me dit parfois qu'ils sont très beaux, longs comme je les porte. Je ne veux plus mettre mes pantalons écossais de petite fille. Ca fait débile. Je veux des jeans. On m'achète des jeans. Je veux absolument des souliers à hauts talons. Ma mère me donne une paire des siens. En jean et hauts talons, je traîne presque tous les soirs dans la rue jusqu'à dix heures. [...] Je pensais que ma soeur ne tarderait pas à revenir. Mais elle se plaît bien chez mon père. Il lui donne de l'argent de poche, lui paye des leçons d'équitation et lui a offert une vraie culotte de cheval. Pour moi, c'était dur à avaler. J'avais recommencé à travailler au poney-club où, en échange, on me permettait de monter. Mais ce n'était pas régulier et bientôt ma soeur, avec sa chouette culotte de cheval, est devenue meilleure cavalière que moi. [...] A force de supplications, j'obtiens de ma mère qu'elle m'achète un soutien-gorge. A vrai dire je n'en ai pas encore besoin, mais cela me fait une poitrine plus avantageuse. Je commence aussi à me maquiller." A la Maison du Milieu, où se rassemblent les jeunes de la cité, "tous les garçons sont classe : ils portent des jeans collants, des bottes à talons très hauts, des gilets en jean brodé ou bien des vestes fantaisie, d'un joli tissu qui ressemble à un tapis"

    Un peu plus tard, elle découvre le Sound, une discothèque crade qui sert notamment de point de contact entre drogués et revendeurs. "A chaque station, je m'amuse énormément à repérer, parmi les gens qui montent, ceux qui vont au Sound. Ca se voit tout de suite : présentation soignée, cheveux longs, bottes à talons de dix centimètres. [...] Ensuite on cause fringues : comment rétrécir les jeans. Là aussi j'en connais un bout sur la question : je maigris si vite que je dois le faire presque chaque semaine. Les jeans ultra-collants sont d'ailleurs une sorte de marque de fabrique pour les gens du Sound. Je peux leur donner quelques trucs : rétrécir les pantalons, c'est le seul travail de couture que je sais faire." Elle y a un coup de foudre pour le jeune Atze : "il a des idées très précises sur ce que doit être une fille cool. Pour lui plaire, je change de coiffure et je m'achète, chez un fripier, un manteau (il tient au manteau). Un pardessus maxi, fendu jusqu'aux fesses."

    Christiane a 14 ans, et elle tapine régulièrement à la station Zoo pour pouvoir se payer sa dose d'héroïne : "C'est encore avec Babsi que je m'entends le mieux ; en outre elle est la plus calme de nous tous. Nous allons souvent au boulot ensemble. Nous nous achetons les mêmes jupes noires, collantes et fendues jusqu'aux fesses. en dessous, on met des porte-jarretelles noirs, avec leurs jarretelles. Ca rend fous les michetons, ces jarretelles et porte-jarretelles noirs sur nos corps d'adolescentes. D'autant plus que nos visages sont encore enfantins."

    Envoyée en vacances un mois chez grand-mère, elle ne peut plus se droguer et compense par la nourriture : "Le jour de mon départ, Mémé et ma cousine essaient en vain de me persuader de garder les fameux pantalons à carreaux, qui sont maintenant juste à ma taille. Je me tortille pour entrer dans mon jean, les coutures craquent, impossible de fermer la fermeture à glissière. Tant, pis, je rentrerai à Berlin la braguette ouverte. J'enfile mon long veston noir - un veston d'homme -, mes bottes à talons hauts, Ca y est, j'ai remis mon uniforme de toxico."


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